LIBRES CHEMINEMENTS

 

 

 

1. LA CULTURE

 

Il n’est pas facile de définir la culture.
Parmi les définitions qu’en donne le Robert, j’en ai retenu deux.
La première, qui relève du plan personnel, me semble juste : la culture est l’"ensemble des connaissances qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement "
La seconde précise que la culture est l’ " ensemble des aspects intellectuels propres à une civilisation, une nation".
 
La culture ne doit pas être confondue avec l’érudition. Elle refuse l’élitisme, elle est au service de tous, elle s'adresse à chacun de nous.
Elle n’est pas non plus  une marchandise, ce qu’elle a tendance à devenir dans la société mondialisée qui donne la priorité à la rentabilité. Le livre, le film, le disque, deviennent alors des objets de consommation.  
Face à cette dérive, il est indispensable de soutenir une culture authentique  grâce à laquelle la  créativité peut s'exprimer dans toute sa variété, en favorisant l’originalité et le talent et en développant le goût les lecteurs, des auditeurs, des spectateurs.

 

2. MUSIQUE

1. Dans Terre des Hommes, Saint-Exupéry perdu dans le désert après la chute de son avion, revient sur des événements qui ont marqué sa vie.
Cela le conduit à mener une réflexion sur la vie d'hommes qu'il a rencontrés. Nous sommes en 1939. L'industrialisation a un siècle.
"Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir" écrit-il. Plus loin, on peut lire :
" Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse...
Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné."
Depuis que ces mots ont été écrits, rien n'a changé. Chaque enfant qui naît n'a pas les mêmes chances d'accéder à la culture, de développer ses dons artistiques et sa créativité.
Triste constat. Et la société qui n'accorde pas à la culture la place qu'elle devrait avoir!..

2. Depuis toujours, la musique a été partagée entre deux options opposées : la soumission à un pouvoir et l'expression de la liberté sous différentes formes : subversion, contestation ...
La musique est un mode d'expression qui mène à l'émancipation. L'obéissance à une quelconque autorité ne lui convient pas.
Le comble de la perversité a été celle des nazis qui forçaient les musiciens à se produire devant eux dans les camps de concentration où les humiliations qu'ils subissaient étaient la négation absolue de l'humanité.

3.Il y a trois degrés dans les rapports avec la musique : l'écoute, l'interprétation et la composition.
La première, plutôt passive, apporte des sensations variées : l'apaisement, l'empathie, l'allégresse, une joie intérieure...
La seconde permet d'entrer dans une œuvre et de comprendre toutes ses subtilités.
La troisième fait appel à la créativité. Elle permet au compositeur de s'adresser au monde entier, sans la barrière des langues. Un avantage qu'envie le poète dont l'œuvre perd une part de sa force quand elle est traduite.

 
Dans cet esprit, il est indispensable de dépoussiérer la conception de la culture.
Celle-ci ne peut plus être limitée aux domaines qui entrent dans la compétence des organismes culturels d'aujourd'hui ; elle doit s'élargir et prendre en compte les questions qui se rapportent à la vie quotidienne, aux sujets qui préoccupent les gens.
On en revient alors à la définition du  Robert donnée plus haut : la culture permet de mieux comprendre le monde dans lequel on vit ( et en particulier les autres cultures) et de  développer l’esprit critique. Elle est donc un outil indispensable à la démocratie.
Elle est aussi   une clé permettant de s’ouvrir sur les autres civilisations ; elle contribue alors à rapprocher les hommes et devient un facteur de paix.
Pour tous ces  raisons  il est nécessaire - dans les budgets des collectivités territoriales et des états - de lui accorder la place qu’elle mérite.

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3. L'IMPOESIE (Norge)

« Un monde sans poésie est un monde qui démissionne. Le monde meurt d'impoésie » écrivait Norge il y a quarante ans.
Oui, la société moderne a abandonné les valeurs qui font la force d'une civilisation : la solidarité, le partage, l'échange, le respect des autres, le respect de la nature.
Oui, notre monde manque de poésie, non pas de cette poésie mièvre des salons d'autrefois, mais de cette poésie qui reflète la vraie vie, qui donne du courage à ceux qui la lisent, la poésie forte de Victor Hugo qui dénonçait la misère et la peine de mort, celle de Neruda, de Garcia Lorca,qui faisaient entendre la voix du peuple, la poésie qui élève et nous fait entrevoir un monde plus humain ou plus mystérieux, celle de Rimbaud, de Baudelaire.

La poésie n'est pas un aimable divertissement, elle est un engagement pour celui qui écrit, elle est une source de joie, une raison d'espérer pour celui qui la lit.
Le monde a besoin de poésie. Il faut rendre à l'homme sa dimension poétique, lui permettre d'exprimer en toute liberté la sensibilité, la richesse qui est en lui.

Cela nécessite que nous le voulions.

 

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4. FOMBEURE

 

Je dois à un professeur de français qui enseignait à l'Ecole Normale d'Arras et qui le connaissait bien, ma première rencontre avec l'œuvre de Maurice Fombeure. Notre prof nous avait raconté quelques anecdotes qui rendaient sympathique le poète (il avait en particulier un grand sens de l'humour). Fombeure avait d'abord été élève à l'Ecole Normale de Poitiers avant de rejoindre l'Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud. Il était à l'époque professeur de lettres et avait déjà publié une dizaine de recueils.

Je pense que Fombeure fait partie avec Jean Follain, René-Guy Cadou, Jean Tardieu, Georges Fourest, de ces auteurs qui ont contribué à dépoussiérer la poésie tout en évitant les pièges de l'hermétisme.

La poésie de Maurice Fombeure s'appuie sur la simplicité, l'authenticité, tout en ayant une profondeur certaine. On y trouve une grande variété de styles et de formes : des vers classiques avec ou sans rimes, des vers libres, des complaintes, des chansons.

Paul Claudel disait de Fombeure:

" C'est quelqu'un qui parle... un certain vers français, clair et gai comme du vin blanc, et aussi adroit et prompt dans son empressement dactylique que le meilleur Verlaine.

La veine de Villon et de Charles d'Orléans."

Quant aux thèmes abordés, il s'agit le plus souvent de la nature, du sentiment cosmique, de l'évocation de la vie rurale ( paysages, villages, gens simples)

Ainsi, dans son poème : Sur les villages assoupis, écrit-il:

On entend des soupirs qui sont

Les testaments de la musique

Dans Impossible essor :

La terre me retient

Par ses boues, par ses lampes,

Par ses femmes trop lourdes...

Lui qui avait commencé sa vie en 1906 dans une famille d'agriculteurs de la Vienne et qui la termina à Paris en 1981 avait gardé la nostalgie des villages tranquilles, des chemins boueux.

" Nous avions perdu le monde,

Nous avions perdu le goût.

Des salamandres d'étoiles

Tournaient au-dessus de nous."

écrivait-il dans Remembrances, poème de son recueil A dos d'oiseau (1945), sans doute l'un de ses plus beaux livres.

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5. LA CREATION POETIQUE

 

Georges Steiner a écrit en 2011 " Poésie de la pensée", livre dans lequel il expose ses idées sur le processus de création et les relations entre le créateur et ceux qui évaluent l'œuvre ( le public et les critiques).

Il y a trente ans déjà, j'avais eu l'occasion d'apporter un témoignage sur la création poétique, lors d'une conférence dans laquelle, à partir de textes que j'avais écrits, je donnais des éléments de réponse.

J'avais tenté de dérouler le fil en partant du déclic initial – l'instant le plus mystérieux - pour aboutir au texte final ( je n'écris pas définitif car il m'arrive fréquemment de retoucher, des années plus tard un texte en vers ou en prose).

Il n'y a pas, je pense, de processus type : l'étincelle qui est à l'origine d'une création est variée.

J'ai écrit le Chant de la mer* en écoutant la Mer de Debussy, chacune des strophes de ce poème en prose étant bâtie sur la mélodie ; le Porte-plume* fut d'abord une chanson, j'en ai fait le symbole d'un progrès discutable ; le poème L'instant* a été inspiré par un vieux banc usé, lors de vacances dans les Vosges, et l'un de mes récents poèmes, Minuit sonne* - jailli une nuit par hasard - a dormi pendant des années dans un carnet : je ne parvenais pas à le terminer.

Une chose est sûre : la création qui relève de l'imagination (poème, roman avec des personnages non réels) a pour point de départ un déclic qui vient de l'inconscient, du subconscient, c'est un phénomène qui s'impose au créateur. Ensuite arrive le travail conscient et consciencieux, comparable à celui de l'artisan qui cherche à faire la plus belle œuvre possible.

Pour sa part, Georges Steiner dit que c'est " le mystère de l'innocence qui caractérise la création." Cette affirmation me plaît.

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6. Léon DEUBEL

 

Gaston Picard, poète et journaliste, pensait en 1912 ( un an avant la mort de Deubel) que celui-ci serait sacré « grand poète » par les générations à venir : « Je lui prédis l’éclatante fortune d’un Stéphane Mallarmé », écrivait-il alors.

Louis Pergaud appréciait lui aussi la poésie de Deubel qui était selon lui « en train de devenir le plus grand poète du siècle ».

Cette reconnaissance n’est pas encore venue et, de nos jours, l’œuvre de Léon Deubel sort rarement du cercle restreint des amateurs de poésie.

A ma connaissance, le Florilège publié en 1979, à l’occasion du centenaire de sa naissance, par Henri Frossard dans la collection des florilèges poétiques de l’Amitié par le Livre, est l’une des rares initiatives prises pour faire sortir le poète de l’oubli.

Léon Deubel est considéré comme le dernier des poètes maudits.

Son destin fut tragique : en 1913, un marinier repêchait dans la Marne le corps d’un homme de 34 ans ; c’était celui du poète, lassé d’une vie de souffrance, de misère, de solitude, et surtout incapable de supporter de n’avoir pu consacrer toute sa vie à la poésie.

Le style de Deubel est classique, même s’il prend parfois quelque liberté avec les règles de la versification.

Il y exprime sa détresse :

« Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure,

Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu… »

Il dit aussi sa compassion pour les pauvres :

« Les gueux ont des regards tristes et pénétrants…

Et dans leurs yeux fiévreux, l’injustice exagère

Le reproche infini de l’être éliminé. »

Admirateur de Verlaine, Rimbaud, Goethe, Hugo, Léon Deubel est l'auteur de belles trouvailles ; par exemple :

« Minuit ! Le pas des mots s’éloigne au fond des livres »

ou :

« Tais-toi, les mots ne savent plus…

Ils gisent auprès de leurs lances

Ces grands Barbares du silence

Aux fossés des routes, perclus. »

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7. LES RACINES DE LA POESIE

 

Les textes poétiques les plus anciens parvenus jusqu'à nous viennent d'Egypte et ont été écrits il y a environ 4500 ans. Mais on peut penser que la création poétique a existé bien plus tôt. À l'époque où des artistes couvraient de superbes peintures la grotte de Lascaux, il est fort probable que certains de leurs contemporains récitaient des incantations pour dire leur admiration devant un coucher de soleil, leur frayeur devant un orage terrible, leur douleur devant la perte d'un enfant...

Les premiers textes écrits pendant l'Antiquité ont tracé la voie de la poésie éternelle et universelle. On y trouve les thèmes qui inspireront les poètes des siècles suivants : la condition de l'homme, sa place dans l'univers, sa fragilité d'être mortel, l'amour, l'hymne à la nature...
Ecoutons le message de ce texte funéraire provenant d'Egypte, 1700 avant J.C :

" L'infini, je l'ai cherché dans tout,

L'infini je l'ai mis dans tout."

Et celui d'Anacréon :

« Ah ! Je n'ai plus beaucoup de temps

Moi qui ai peur de l'autre rive »

Ou encore Pindare :

« Êtres éphémères : qui est chacun ?

Qui n'est-il pas ? L'homme

est le rêve d'une ombre. »


Ces questions, tout homme se les pose encore aujourd'hui

D'autres proposent un art de vivre toujours actuel. Horace par exemple écrit :

« Cueille le jour, il est moins incertain que le suivant. »

Quant à l'amour il est chanté par les Anciens en toute liberté. Sappho exprime ainsi sa sensualité :

« Je dis que l'avenir se souviendra de nous.

Je désire et je brûle...

Tu es venue, tu as bien fait :

J'avais envie de toi. »

La bonne poésie traverse les siècles sans vieillir.

 

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8. RIMBAUD

Les vers écrits par Rimbaud alors qu’il était adolescent nous étonnent toujours par leur modernité, leur maturité, leur force.
Arthur Rimbaud reste une énigme de la poésie. La plupart des auteurs écrivent des œuvres de jeunesse malhabiles, en s'inspirant souvent de poètes qu‘ils aiment, avant de trouver leur propre style à l'âge mûr. Lui écrit le Bateau ivre à 17 ans. Combien de poètes chevronnés n’ont-ils pas rêvé d’écrire ces vers :

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs » ?

Et brutalement, le poète génial se tait.

Rimbaud mène alors une existence banale au cours de laquelle il avoue s'ennuyer : il est ouvrier à Aden, gérant de comptoir commercial à Harar, avant de mourir en pleine jeunesse.
Cet abandon de la poésie ne fut-il pas tout simplement l'attitude d'un jeune homme désespéré qui venait de se rendre compte que la poésie ne pourrait pas changer la VIE comme il l'avait espéré ?

 

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9. POESIE ET CHANSON

 

Quand Maurice Guillot demandait à Guillevic, en 1980, de définir ce qu’est un poète, il répondait : c’est « un homme qui a une sensibilité particulière au langage et aussi une sensibilité personnelle au monde. » *
Sur la question du lien entre poésie et chanson, Guillevic avait un avis tranché. Pour lui, Brassens n’était pas un poète car « il n’a apporté ni un langage personnel, ni une sensibilité », jugement que je trouve sévère car l’œuvre de Brassens est pleine de trouvailles et de musicalité.
Guillevic pensait que le poème n’a pas besoin de musique car il « doit se suffire à lui-même. » Si les poèmes d’Aragon, mis en musique par Brassens, Jean Ferrat, Léo Ferré, devenaient de belles chansons, c’est parce que sa poésie n’était pas assez forte, disait-il.

Pourtant il peut arriver, je pense, que les deux mondes se rencontrent et que la musicalité des mots et l'inventivité du langage se retrouvent dans des chansons. La qualité de certains textes de Brassens, Brel, Léo Ferré... méritent qu'on leur donne le nom de poèmes.

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10. LE ROLE DU POETE

 

Le poète assemble des mots et des sons pour exprimer ce qu'il ressent. C'est un homme (ou une femme) comme les autres. Seules sa sensibilité et son imagination sont sans doute plus développées. Le poète aime jouer avec les mots ; il en tire les effets les plus beaux ou les plus surprenants. Il sait nous entraîner dans un monde irréel mais le monde réel l'intéresse aussi : il l'interroge, cherche l'invisible et éveille les consciences. Il décrit les joies et les souffrances humaines, les beautés de la nature, décrypte les mystères du monde.

Quels que soient ses états d'âme, le poète doit apporter quelque chose à celui qui le lit : le plaisir de découvrir la beauté d'un langage, l'émotion éprouvée à la lecture d'un fait dramatique, le choc qui amènera le lecteur à réfléchir – et peut-être à agir – devant l'évocation de situations insoutenables.

Le poète publie ses œuvres pour les partager ; s'il s'enferme dans l'hermétisme ou le dédain du public, la logique voudrait qu'il garde ses écrits pour lui-même.

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11 LES GRANDS POETES ET LES AUTRES

 

Dans la présentation de son anthologie de la poésie française, Jean-François Revel écrivait : « Il y a très peu de grands poètes, et la plupart des grands poètes ont le plus souvent écrit très peu de beaux poèmes. »

Il ajoutait un peu plus loin :

« Quelques auteurs sont poètes pour avoir écrit deux ou trois, parfois un seul poème méritant ce nom, ou, pourquoi pas ? un ou deux vers. »

Que penser de ces deux jugements ?

Si l’on admet que le grand poète est celui dont l’œuvre est celle qui résiste au temps (car les succès liés à la mode d’une époque ne prouvent rien), on peut être d’accord avec la première affirmation de Revel. Lui, ne citait parmi les exceptions à son affirmation que deux noms : ceux de Baudelaire et de Villon. Il aurait dû ajouter - au moins - Rimbaud dont l'ensemble de l'œuvre est d'une qualité poétique hors du commun.

En ce qui concerne les autres, c’est vrai que leur œuvre est inégale : Hugo, par ailleurs grand romancier, aurait gagné à publier moins de poèmes ; on peut dire, à un degré moindre, la même chose de Verlaine.

On constate aussi que certains poètes retenus par les livres scolaires ou certaines encyclopédies ne sont que des faiseurs de vers plus ou moins habiles ; parmi eux, Jean Aicard ou Pierre Dupont, auteur du texte Les bœufs dont on se demande comment il a pu être considéré comme un poème digne d'être appris par des élèves.

Quant à la deuxième affirmation, je l’approuve sans hésitation. Écrire quelques lignes qui par leur inventivité, leur puissance évocatrice, l’originalité du langage, mériteront le nom de poème est le rêve de toute personne qui prend le risque de se confronter à la poésie et à des lecteurs. Dans ce cas, il ne s'agit pas d'avoir l'ambition de figurer un jour parmi les grands poètes, mais seulement de réussir à faire partager une émotion provoquée par un assemblage heureux de mots.

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