REGARDS

             

L'ORANGE

 

L'enfant qui regarde l'orange est d'abord attiré par sa forme régulière et sa couleur vive, puis par le parfum qu'elle dégage et qui prendra toute son ampleur lorsque le fruit aura été coupé.

Impatient de boire le jus sucré de l'orange, il ne prend pas la peine de se débarrasser de la peau épaisse qui l'enveloppe. Il tranche l'agrume en deux et mord dans la chair à pleines dents. Son plaisir est quelque peu gâché par la présence de pépins que sa bouche souhaiterait ne pas rencontrer.

Il lui faudra grandir, étudier de longues années, en quelque sorte mûrir, pour comprendre que le pépin est la raison d'être du fruit.

 

 

LA RONCE

La ronce commune n'a aucune élégance. Ses longues tiges s'enracinent pour en former de nouvelles. Au bout de quelques années, elle devient un fourré informe et inextricable.

Le mûron ne se laisse pas cueillir sans peine. Avant de goûter la délicatesse du fruit, le promeneur doit subir à maintes reprises les attaques d'aiguillons effilés et tranchants. Il doit faire preuve de patience et d'imagination pour atteindre les tiges les plus hautes.

Au bout de quelques heures, il porte sur les bras, sur les jambes, les stigmates de sa cueillette et ses mains sont couvertes de taches violacées ou d'un noir bleuâtre.

Plante sans beauté, munie d'une défense redoutable, elle porte des fruits délicieux qui font oublier son aspect hostile.

 

 

LA POMME DE PIN

C'était un matin d'automne, il y a longtemps déjà.

Je m'enfonçais dans la forêt, ce jour-là, dans un de ces sentiers boueux après la pluie où l'on croise peu de monde. Mon pied soudain heurta une pomme de pin ; je la ramassai et me mis à l'observer.

J'admirai la forme régulière, l'élégance du cône. Je tournai le fruit dans ma main pour mieux le connaître, puis je détachai quelques écailles, celles du sommet d'abord puis celles de la base. Je découvris alors le secret de la pomme de pin, sa raison d'être : collées à l'écaille, il y avait deux graines aux longues ailes fines. Soigneusement dissimulées et protégées, elles perpétueraient la vie.

Ce que les livres m'avaient appris, quelques années plus tôt et que j'avais oublié, mes mains et mes yeux me le révélaient pour la première fois.

Une pomme de pin sur un lit d'aiguilles vous fait entrer dans un autre univers, celui de la lenteur, de la patience, de la poésie.

Un autre monde en vérité.

 

LES GARES

Les gares sont des lieux de passage. Quand on les
traverse, on a souvent l'esprit ailleurs : on pense soit
aux gens qu'on va retrouver soit au lieu vers lequel on
se dirige.

 

Qu'ils partent au travail ou en vacances, les voyageurs
donnent toujours l'impression d'être pressés dans les gares.

 

Les gares modernes sont laides et froides. Cela s'explique
par le fait que la nature en est totalement absente.

 

Emile Verhaeren aimait l'ambiance des gares qui lui étaient familières.
Le 27 novembre 1916, il est mort écrasé par un train, dans
la gare de Rouen.

 

L'âme des pierres

 

Informe, un tas de pierres qu'envahissent les ronces encombre le chemin.

Ici, t'en souviens-tu, s'élevait un moulin.

Mais le vent du mépris a tué le passé et les pierres sont mortes d'avoir perdu leurs liens.

 

LA COCCINELLE

1. Dès qu'elle s'approche de lui, l'enfant trouve immédiatement la coccinelle sympathique.
Il aime sa couleur vive, ce beau rouge écarlate constellé de points noirs ou jaunes, sa forme arrondie, son aspect lisse et sa petite taille rassurante.
L'enfant craint la guêpe et le bourdon qui piquent, il déteste l'araignée et le cafard qu'il trouve repoussants mais dès qu'une coccinelle vient se poser sur sa main, il manifeste sa joie ; le léger chatouillis qu'il ressent le fait sourire.
A l'âge adulte, ces craintes et préjugés persistent souvent.

 

2. Parmi les insectes qui fréquentent les jardins et les prés, la coccinelle est sans aucun doute celle qui bénéficie de la réputation la plus flatteuse. Chacun jette sur elle un regard attendrissant.

En elle le dévot devine

la bonté divine.

Et quand il voit la bête à Bon Dieu, le mécréant sait retenir son juron favori.

 

LE GOELAND

Après avoir survolé les vagues, il quitte ses compagnons et vient se poser sur le vieux mur gris qui longe la plage. Pendant de longues minutes, il reste immobile, l’œil fixé sur l’horizon, indifférent aux bruits de la ville, aux allées et venues des promeneurs qui passent près de lui. Il est dans son monde ; il ne faut pas le déranger et il a bien raison car, après tout, il est chez lui.

 

GUITARE

Cette guitare au mur, malgré ses formes harmonieuses,

l'élégance du long manche fin et les courbes féminines de son corps, n'est qu'un objet sans vie.

Il faudra beaucoup de patience, de douleurs contenues au contact des cordes de métal pour qu'une suite d'accords sortant de son ventre plaise à l'oreille.

 

LE PUITS

Le puits aux pierres noircies par le temps connaissait tant de secrets !

Personne ne voulait en voir sortir la Vérité.

Depuis longtemps, il gardait son mystère.

 

(Les gens n’osent pas regarder le fond d'un puits. Ils craignent ce trou noir inquiétant d’où l’on ne revient pas.)

 

 

LA CASCADE

 

Soudain ce fut le choc : la cascade était devant nous.

Nous étions jeunes et fougueux comme le cours d’eau qui, par une étroite fissure, jaillissait entre les falaises avant d’entamer son grand saut dans un bruit étourdissant et nous savions que plus loin il rejoindrait d’autres rivières et deviendrait, en approchant de la mer, le large fleuve apaisé qui a la sérénité d'un vieux sage.

 

LA MOUSSE

 

Sur le mur de pierres grises et rosâtres que la chaux rend solidaires les unes des autres, la mousse s’est installée patiemment.

Plante archaïque sans racines et sans tige, la mousse n’a pas besoin de grand-chose pour vivre : un peu d’humidité et l’air ambiant suffisent. Et puis la rage de vivre  fait le reste : des graines ont profité de ce tapis pour germer et former de belles grappes roses et vert pâle qui décorent le mur.

 

La nature démontre  démontre ainsi l'envie de vivre du végétal.

 

 

 

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