Aurores

Longtemps l'homme a vécu en harmonie avec la nature ; l'homme moderne s'est éloigné d'elle.

La nature est une source d'inspiration pour de nombreux poètes. Voici des textes qui illustrent cet appel de la nature.

 

FORÊTS

 

Et je m'enfoncerai

dans ces forêts profondes

où les arbres frissonnent

comme des épidermes.

Je boirai à la source

le suc de vérité.

Puis j'irai vers la mer

où la vague dessine

sur le roc de granit

les fleurs de l'avenir.

 

1978-1983

 

 

L'INSTANT

 

 

Nous nous sommes assis

sur le vieux banc usé

pour regarder le lac

renaître de la brume.

 

D'autres viendraient demain

et dans mille ans peut-être

- nous ne le saurons pas -

 

Nous avons goûté le silence

et figé

dans nos mémoires labiles

l'intimité de l'instant qui nous faisait vivre.

 

Publié dans Poètes d'aujourd'hui en Région Nord/Pas-de-Calais -1994

 

 

Le bonheur

 

Ne me demandez pas de donner une définition satisfaisante du mot bonheur.

Mais je peux vous parler de tous ces instants de bonheur que j’ai connus en marchant dans la forêt, en sentant l’odeur de la mer, en regardant un tableau de Van Gogh, en lisant un poème de Rimbaud ( ô la beauté du Bateau ivre !), en écoutant le Boléro de Ravel.

Sans oublier ces instants de bonheur que sont des regards échangés, des sourires bienveillants, des conversations complices…

 

BORDS DE MER

 

Au cœur de la ville, il faut d'abord oublier la tristesse des magasins. Alors arrive du large une odeur pénétrante d’iode et de varech.

Et déjà vous entendez le chant de la mer.

 

 

LE PORTE-PLUME

 

Plein d’amertume

un porte-plume

philosophait

sur le progrès…

 

Un jour on vit

couler de lui

deux larmes noires

de désespoir

 

Sur le papier

il a pleuré

puis s’est jeté

dans l’encrier.

 

Publié en 1974 dans Un jour comme les autres

Sélectionné en 1976 pour représenter la poésie contemporaine au Musée de Poésie de Carpentras

 

Ce que ce poème représente pour moi :

 

Décider de publier des œuvres personnelles comporte évidemment le risque de la confrontation avec le regard des lecteurs. Quand il s'agit de poésie, l'engagement dans le travail d'écriture est si intense que le risque semble plus grand encore. Personne n'est sûr de la qualité de ses textes, de la force de sa poésie ; chez le poète, le doute est permanent.

Quand, en 1976 fut créé le Musée de Poésie de Carpentras et que je reçus un courrier me demandant si j'acceptais de voir Le porte-plume figurer dans ce musée parmi les œuvres des poètes contemporains, j'en fus naturellement heureux : c'était une reconnaissance de mon travail et cela m'encourageait à continuer d'écrire.

 

Histoire du poème :

 

Le porte-plume a une longue histoire. J'avais écrit en 1966 une chanson qui mettait en scène un porte-plume et la lune ; elle contenait déjà les quatre derniers vers du poème tel qu'il a été publié. La chanson était assez longue, l'histoire compliquée. En la relisant quelques années plus tard, alors que je préparais la sortie de mon premier recueil, j'ai tout à coup senti que ce porte-plume devait être le symbole d'un progrès dont on commençait à apercevoir les effets néfastes ( ce qui devait se confirmer dans les décennies suivantes). C'est ainsi qu'est né en quelques heures le poème définitif.

 

 

 

Dans ce poème, écrit dans sa forme définitive en quelques jours (en 1975), le cheval s'est imposé à moi pour représenter l'être libre ( ce qui est exprimé dans les quatre premiers vers) ; quant à l'allusion à l'apprivoisement, elle concerne dans mon esprit aussi bien l'homme que l'animal.

 

LIBERTE

Je veux comme un cheval sauvage

courir à l'aube sur les plages

traverser le soir les marais

rêver à l'ombre des forêts

aller malgré les vents contraires

où mes désirs m'emportent

 

Et si je n'ose refuser

de me laisser apprivoiser

par ceux qui m'aiment malgré tout

j'entends la bride sur le cou

aller malgré les vents contraires

où mes désirs m'emportent

 

(publié dans Anthologie des Poètes français d'aujourd'hui – 1983)

 

                                               *

AMSTERDAM

 

Les églises désertes

et leurs pierres trop grises

La cloche, à contretemps,

qui sonne sur la ville

Personne ne l'entend

La place est un champ vague

où la foule se perd

- ô le poids de l'absence -

Mais soudain le sourire

de la femme qui passe,

lumineux, troublant comme

un tableau de Vermeer

 

                                            *

TABLEAUX DE PRINTEMPS

1.

Au creux de ta main

ce doux parfum de lilas

signe de printemps

2. 

Sur la page vierge

le soleil blafard taquine

le bout de ma plume
3. 
Le vent est léger
Sur l'arbre un oiseau pépie
- la feuille palpite

 

Minuit sonne

 

Minuit sonne à l'église voisine

minuit sonne  c'est l'heure

des amours clandestines

des   amours  passagères 

nées  d'un regard.

 

Minuit sonne  à  l'église voisine

 près du port des marins 

désespérément  cherchent  

dans  des   alcools     râpeux
une improbable volupté.

 

Minuit sonne à l'église voisine. 

Minuit  sonne, c'est l'heure

où dans la solitude  

renaissent les douleurs.

C'est  l'heure  où  des   ombres hideuses 

se glissent dans les rêves 

de l’enfant qui a peur.

 

Minuit sonne à l'église voisine.

Sur la fenêtre de la chambre 

un papillon déploie ses ailes.

 

Le pays où je vis

 

" L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;

la fraternité n'en a pas ! "

( Lamartine )

 

Le pays où je vis 
n'a ni nom ni frontières

c'est un morceau de Terre

aux couleurs métissées,

une symphonie d'eau,
de vent  et de lumière.

 

Ma patrie c'est le vent

qui tourmente la dune

et lèche l'océan

ou flirte avec la lune

 

Ma patrie c'est la pluie

le lac et la rivière

c'est la forêt immense

aux ombres familières.

 

Ma patrie a le corps

l'insolente beauté

de ces filles du Nord

ivres de liberté.

 

Ma langue sans patrie

c'est un air de guitare
quelques notes légères

qui enchantent la nuit,

 

Le pays où je vis

n'a ni nom ni frontières.

1975

 

SANTIAGO

 

Les marguerites au salon

s'ennuient dans le vase d'argent

 

Madame prend le thé

et cause avec Pedro

 

A Santiago un homme est mort

de n'avoir su se résigner

 

Et les fleurs du chemin

ont fermé leur corolle.

 

 

UN POETE

 

Las de parler de roses

et de banalités

un poète ignoré

qui se croyait génial

enfourcha un nuage

qu'il chevaucha longtemps

et l'on ne le revit jamais.

                                                                                                       ***

 

Lors de mes voyages, j'aime visiter les monuments qui sont la mémoire de l'humanité. Qu'il s'agisse d'un château ou d'une cathédrale, j'ai toujours une pensée pour les hommes qui ont construit ces merveilles ; ce sont eux qui sont au cœur de ces deux poèmes.

Mes outils de travail : un carnet sur lequel je note quelques bribes de phrases et souvent un appareil photo.

Le château a été écrit très rapidement lors de vacances près de Chambord.

 

LE CHÂTEAU

 

Je connais un château

où dit-on apparaissent

vêtues de manteaux

blancs

de graciles princesses.

On y entend

parfois des ancêtres

venus

porter sous les fenêtres

le cri des hommes nus.

Et le chêne tordu

qui les avait vus naître

sait que leur âme fière

vit encore

dans les pierres

qui usèrent

leur corps

Poème publié dans l'Anthologie des poètes français d'aujourd'hui - 1983

 

                                         *

 

CHANT DE LA MER

 

Comment est né ce poème ?

Dans le cadre du mois de la poésie organisé par la DRAC du Nord/Pas-de Calais en mai 1978 (dont le but était d'ouvrir la poésie le plus largement possible au public), j'ai choisi le thème de la mer pour présenter un montage comportant texte, images et musique. Dans sa première version, le poème a été inspiré par la Mer de Debussy, notamment en ce qui concerne le rythme.

Plus tard, en 2009 et 2013, le texte a été retravaillé, resserré, ce qui était nécessaire car le poème qu'on lit demande plus d'exigence que l' œuvre qu'on regarde et qu'on écoute.

 

1. L'AURORE

 

D'abord le voile de la nuit s'est déchiré, la séparant du ciel avec délicatesse.

Alors elle a jailli de l'ombre, onduleuse, secrète. Et je reviens vers elle

à l'heure du réveil pour la revoir encore.

Mais quand donc l'ai-je vue pour la première fois ? Je ne saurais le dire.

Elle m'est familière comme sont les visages

qu'on a toujours connus.

Et je reviens vers elle subir l'envoûtement.

 

Mais pourquoi cette fascination, pourquoi ce besoin d'elle, cette envie de la voir ?

Ce désir de comprendre...

 

Les tissus de la mer. La mer rideau de soie.

La mer drap gris des matins lourds, drap froissé des amours, immense page qui s'étire, page blanche qui palpite.

Et c'est cette page que je veux noircir en regardant le roc, en écoutant la vague. Je me battrai avec la feuille blanche et j'en triompherai.

Je décrirai la mer et je l'inventerai.

 

Emportez-moi ô vagues jusqu'aux portes du rêve et de la déraison

au rythme de vos frémissements.

 

La mer est belle quand l'aurore

triomphe des ténèbres.

La mer est belle dans sa robe gris-vert. Impalpable, fluide. Divine dans sa simplicité ( ô majesté des lignes pures).

J'admire le tableau qu'un peintre de génie posa devant mes yeux.

Horizontalité de la mer et arc parfait du soleil posé sur elle.

 

2. HORS DU TEMPS

Poète, ta raison de vivre est dans la création.

La mer est devant toi et le bouillonnement des mots

t'emporte malgré toi.

Tu devines la source

et tu vas vers le fleuve

puis bientôt à la mer.

Comme un bon artisan tu tisses le poème.

La mer est ta complice.

Pénètre ses secrets

la texture du sable

le poli du galet

et l'algue et le plancton et le roc et l'écume.

 

ô mer grise des jours de brume

mer verte des matins d'été !

Je pleure pour ces gens pressés qui ne t'ont jamais vue,

pour ceux qui traînent leur ennui dans des tours de béton,

pour ceux qui s'enferment dans des prisons

qu'eux-mêmes construisirent

pour ceux qui plus tard ne te verront pas telle

que tu étais jadis.

 

4. MIDI

 

Je regarde la mer que le soleil enflamme

et je pense à ceux qui ne verront jamais la beauté du soleil

triomphant à midi sur la mer,

à ceux qui n'entendront pas la musique des vagues,

le murmure du vent sur la dune.

 

C'est l'embrasement du soleil à son zénith

et je crie ma supplique :

Joie ivresse explosion !

Soleil écoute-moi

Laisse monter en moi le feu

Soleil éclatant

Fais éclater les mots

et lance au monde un chant

d'amour, de liberté !

 

LA NUIT

 

Je pense à ces marins qui vont de port en port

chercher Eldorado.

Fragiles voyageurs, ils s'arrêtent un jour

sans avoir rien trouvé.

Je rêve de marins que l'âge a ramenés

près des femmes fidèles,

vaincus et déjà morts.

Prisonniers dans leur île avec leurs souvenirs,

ils regardent la mer et c'est la déchirure.

 

Appuyé sur le roc je contemple la mer.

C'est un matin d'été, peut-être un soir de brume.

La mer est devant moi et m'emporte ô mystère

vers des horizons insondables.

 

                                             ***

Ultime danse

 

Sur une plage verte

au rythme des guitares

une gitane danse

puis elle tombe inerte

et sa robe rougeoie.

 

A l'horizon des chars

avancent dans la nuit

Et la ville où rôde la mort

pleure sur ces bonheurs 

qui n'auront pas de lendemain.

 

 2002

 

En face du vrai bonheur, les richesses valent

l'ombre d'une fumée."

Sénèque

 

LES INDOLENTES

 

Vos chats dorment tranquilles

et vous parlez futiles

de robes de bijoux

en buvant vos cocktails
 

Vous errez indolentes

dans des palais trop grands

où flottent des parfums

traîtres et entêtants
 

Et vos regards sont tristes

comme ces fleurs sauvages

qui se fanent trop vite

dans leur vase de jaspe

 

Les érudits

 

Les érudits parlaient,

assoiffés de paroles.

 

Sophistes prétentieux,

conférenciers bavards,

les érudits parlaient.

 

Ils discutaient de tout

hormis de l'essentiel

 

Et pendant qu'ils parlaient

le feu rageusement

embrasait la forêt

et les flammes couraient

aux portes de la ville.

 

   2005

 

Sérénité

 

Nous avons tant marché sur les chemins du monde,

connu tant de bonheurs, affronté tant d'épreuves,

que nous avons voulu - en regardant le fleuve

si serein quand la rive et le ciel se confondent -

 

nous reposer ici au milieu de nos livres,

des jardins odorants, des herbes qui frissonnent,

des arbres rougissants aux matins frais d'automne,

pour écouter la terre engourdie sous le givre

 

Et retrouver enfin ce qui nous aide à vivre.

 

  2009

 

 

 

 

 

Copyright GFG27L Bernard-Jean Caron

 

               Les chemins délaissés