Les murmures du temps

 

 

 

LES MARCHEURS

 

La ville avait tué leurs rêves.

Ils ont pris des sentiers

où nul n'était allé

traversé des prairies et longé des rivières

Ils ont souvent dormi sous les vieux arbres

qui savent tant de choses.

Ils ont longtemps marché

dans la boue et la neige

sous le soleil d'été, sous la pluie, dans la brume.

De chemin en chemin

ils ont vaincu leurs peurs.

2010

 

SCHEVENINGEN

 


" Mon père disait:
C' est le vent du Nord
Qui fait craquer les digues
A Scheveningen "

( Jacques Brel )

Le vent du nord hantait la plaine.


A Scheveningue un soir d'hiver
nous avancions sur la jetée
la gorge brûlée de genièvre
et nos lèvres sentaient le sel.


Le vent du nord hantait la dune
et nous avons longtemps marché
sur cette route étroite entre l'eau et la mer.


Brel dormait aux Marquises,
nous l'entendions chanter
ce pays sans frontière
où la mer est d'opale
entre Zuydcoote et Bruges
entre Ostende et Zandvoort.


Et il nous racontait
ces horizons sans fin,
la pâleur des matins,
la rudesse du vent
qui rend plus forts les hommes
et l'odeur d'iode et d'algues
qui calme les chagrins.


Le vent du nord hantait la digue.

2010

 

Les enfants du monde

 

Un enfant vient de naître
Regarde à la fenêtre 
cette étoile qui danse.

La nuit est claire et douce
et le ventre alourdi  de la  Terre
annonce la moisson

des prochains matins.

Là-bas  le jour se lève
sur les dunes brûlantes 
où l’eau ne coule
que sur le visage

des mères sans rêves.

Et dans les villes asphyxiées
des enfants perdus fouillent
les poubelles de l’abondance.

Le jour s’en va, la nuit revient.
Regarde dans les yeux

de l’enfant du désert

cette étoile qui danse.

 

2010

 

 

TABLEAUX DE PRINTEMPS

 

1.

Au creux de ta main

ce doux parfum de lilas

signe de printemps

2. 

Sur la page vierge

le soleil blafard taquine

le bout de ma plume
3. 
Le vent est léger
Sur l'arbre un oiseau pépie
- la feuille palpite - 

 

Mars 2010

 

Nuit sicilienne

 

Sur l'île endormie

que la nuit 
métamorphose

rien qu'un bruit de vagues...


La lune est de garde,

les cigales dorment.
L''ombre dissimule
les blessures secrètes.

Et dans la moiteur lourde
d’une chambre d'hôtel

une femme  

que le vol d'une mouche agace

attend le lever du jour.

 

Là-bas les bateaux s'ennuient.

 

 

Quand minuit sonnerait

 

— Quand minuit sonnerait

tu fermerais les rideaux

et notre chambre serait comme

un œuf un monde clos un refuge

inaccessible

puis tu irais au piano

et tu jouerais une fugue de Bach…

 

( A vingt ans nous étions 

des rêveurs indolents

et puis le temps

nous a appris 

à écouter le monde )

 

Minuit sonne.

 Les volets sont baissés, le piano s’est tu

et ce  long cri plaintif

qui monte jusqu’à nous 

 

Décembre 2010

 

 Chant de l'île

Sur l’île

tranquille,

figée,

qu'un vent

léger

courtise,

les gens,

l'église,

le parc,

les barques

trop vieilles

sommeillent.

 

*

Et puis

la nuit

enlève

sa robe

de rêve

et l'aube

allume

ses pre-

miers feux.

La brume

s'efface

et l'île

fébrile

embrasse

le jour.

 

*

Alors

le bourg,

le port,

la gare,

 

les bars

intimes

s'animent.

 

 

( C'est l'heure où les marins arrivent

traits tirés et voix lasse.

Des mouettes voraces

obstinément les suivent )  

 

 2011

 

UNE GARE LE SOIR

 

« Essentiellement, l'instant poétique est une relation harmonique de deux contraires. »

(Gaston Bachelard)


Le long des murs gris de la gare

suinte l'ennui et près des bars
flottent des effluves nauséeux.


Peu à peu je me suis lassé des hôtels sans âme,

des couloirs de métro
où les regards s'évitent,

des voyages trop longs.
Et je déteste les gares désertes.


C'est l'heure où la mer que le soleil couchant enflamme est si belle.
Sur la digue tous deux nous marcherions ce soir

entre les goélands imperturbables.
À l'horizon peut-être les falaises blanches de la côte anglaise
se détacheraient et la fraîcheur salée des embruns viendrait taquiner nos visages.


Le dernier train va partir.
Ce bruit que je devine,

n'est-ce pas déjà le murmure des vagues ?

 

3 février 2014

                                         *

 

L'ENCLOS

Parfois, quand leur mémoire caduque
ne connaît plus le goût des grandes escapades,
subrepticement, des chevaux fatigués
accrochent aux barbelés de l'enclos
un brin de rêve.

 

Mai 2010

VARSOVIE          

Varsovie s’endormait dans la nuit de novembre et la pluie qui tombait monotone s’insinuait entre les pavés.

La ville était sereine — Avec le temps les  blessures des villes aussi  finissent par se cicatriser.

Et soudain sur la place déserte une femme  a surgi.
Elle courait dans son long manteau noir.
— Qui est-elle? Où va-t-elle? Et pourquoi cette fuite ?
Je ne le saurai pas.
Quelques  pas sous la pluie …elle avait disparu…

Et je me suis souvenu de ce long mur  gris —  prison pour innocents — et de cette gare sinistre  des  voyages sans retour.

Varsovie novembre quarante-deux.
On entendait au loin des bruits de fusillade et des femmes, des hommes passaient devant les morts.
Ils fuyaient  affamés vers un port improbable. Et l’ombre qui avait traversé la place s’incrustait dans ma mémoire.. .

 

Novembre 2010                          


CES CHEVAUX QU'ON ABAT
 
Aux barbelés barbares de l'oubli, il a suspendu son galop, arraché sa crinière.
Retenu un sanglot.
Le vieux cheval attend la nuit
et dans les yeux de l'enfant qui passe, il ne voit plus la lumière
des grands espaces.
Il devine la mort, la porte qu'on referme, la lame qui s’élance
vers son corps fatigué
Et le sang jaillissant
dans la pâleur de l'aube.

Mai 2012

                                         

                                       *

 

LA CATHEDRALE DE MENDE

 

Alors la  lourde porte de la cathédrale se referme...
Et, désemparé, l'œil ébloui de soleil cherche dans l'obscurité à percer le mystère du lieu.
Puis vient l'instant où le corps s'imprègne du silence intense  qui l'entoure, pareil à celui des forêts anciennes.

Dans l'ombre, on perçoit alors les silhouettes de femmes à  genoux.
Et subrepticement la pureté des lignes de la nef se dévoile.
C'est l'instant espéré où la lumière du jour métamorphose le vitrail et révèle son intemporelle beauté.
 

Juillet 2013

 

CHEMINS DE VIE

 

Au bord du chemin
entre les pierres brûlantes
une fleur se dresse

vers le soleil.

 

Elle a la forme parfaite
des vitraux qui ornent les cathédrales.

 

Là-bas
sous la bogue épineuse
suspendue à la branche
patiemment

le fruit attend l’heure
de rencontrer la terre
sans savoir qu'il deviendra l'arbre
qui t'abritera

                                            *

 

LE REVEUR

  • Impossible rêve -

     

    Allongé mollement

    sur un lit d'herbes douces

    il  cherche à  percer

    les secrets du monde.

     

    Alors devant lui

    un improbable épi

    défie le soleil.

     

    Puis la nuit s'installe

    et la lune paraît,

    discrète et lointaine.

     

    L'homme espère un signe

    qui ne viendra pas.

10 septembre 2015

                                            *

CEUX-LÀ

 

La montagne se tait

quand ils regardent ses pentes

où l'ancolie frémit au vent léger de mai.

 

Ceux-là n'entendent pas

le chant lointain des étoiles

dans la douceur alanguie

d'une nuit d'été.

 

Et leur cœur sec reste sourd

à la musique intemporelle

et enivrante du cosmos.

 

Ils ne sentent pas le souffle vital

du chêne centenaire

qui leur offre son ombre.

 

Ils vont, viennent, s'agitent

ils errent tristement

dans des villes sans âme où brillent les néons,

où bruissent les machines.

 

Et leur enfance est morte.

 

2016

 

 

Variations sur un thème (poème à deux voix)

 

- Je t’aime, dit-ell
                                 - D’un côté le jeu, de l'autre le thème
- L’amour est-il  un jeu ?
                                 - Un thème de débat ?
- Une affaire d’ébats ?

  (Ensemble)           - Entrons dans le jeu

- Jeu d’ombre et de lumière
                                  - Jeu d’esprit jeu de mains
- Tes mains  se posent sur moi
                                   - Et créent l'émoi
- Elles jouent sur les lignes du dos
                                   - Do mi sol, accord parfait
- À corps perdu s’aimer    

                                 

(Ensemble)                - Être deux être cent
                               êtres de chair et de sang 
                               et puis mille et millions
                               à crier à la face du monde
                               - Aimez-vous ! 

Mars 2016

 

 LES OISEAUX

 

En ce temps-là, rien ne semblait impossible et quand passaient les oiseaux

l'enfant imaginait faire de longs voyages et partir aux premières brumes 

vers des terres lointaines.

 

Il voulait côtoyer les nuages.

                                            

Puis on grandit et les rêves s’envolent. 

Seule demeure une envie inaltérable de liberté.

 

 

SOUVENIRS D'UNE PLAGE

 

Sur une plage d'ocre

des jeunes de vingt ans

allongés mollement.

Ceux que la mort frappa

dans la mer en furie

un matin de printemps

avaient vingt ans aussi.

 

Et là-bas

dans la plaine

sous les croix blanches mornes

strictement alignées

ils dorment

 

Et sur le cimetière

figé dans le silence

le soleil de midi

devient insoutenable.

 

 

AU BOUT DE MA PLUME

 

Au bout de ma plume

des rêves anciens

percent le silence

et sur des chemins sauvages

des enfants folâtrent.

 

Passe un oiseau bleu,

la feuille frémit,

de grands feux s'allument.

Au bord de la page

un soleil blafard

taquine les blés.

 

Parfois au vent léger d'été

il arrive que les rêves s'envolent.

Alors vient la peur

de ne plus sentir

au cœur de la ville

l'odeur du varech,

de ne plus entendre

au bout de la plume

le chant des étoiles.

 

FLEURS


                 Le vase
- Nostalgie des prés -
les marguerites s'ennuient
dans le vase bleu.

               Crépuscule
Les fleurs du chemin
que le soleil abandonne
ferment leur corolle.

avril 2016

EFFETS DE BRUME


La brume  enveloppe les monts
de mystère
et la terre se tait
Seul le soleil connaît la vérité
et dès qu'il se lève
les apparences s’effacent

 

BRUMES 2

 

Mirage de l'aube
les fantômes de la nuit
errent sur les monts

Délicatement
un voile de brume
couvre la terre pudique

 

avril 2016

LA MUSIQUE DU MONDE

 

Au bord du sentier qui mène à la source
une ancolie
robe froissée au vent offerte
se balance légère
et les yeux insatiables de l'homme
regardent danser la vie.

 

Dans la solitude des monts

il écoute la musique du monde 

et dans les signes venus

de temps lointains

il cherche la vérité.

 

 2014-2016

 

 

LES OISEAUX MIGRATEURS

 

ils avaient gravé dans leur mémoire

la douceur des îles tranquilles.

 

Loin des rivages rudes

du nord

les oiseaux migrateurs

amaigris,  harassés

obstinément

poursuivaient leur voyage.

 

Ils avaient affronté

d'infernales tempêtes

survolé de vastes déserts

et vaincu la souffrance.

 

Les oiseaux migrateurs allaient vers le soleil…

 

Et soudain un bruit sec

là-bas dans les marais.

Un cœur cesse de battre.

 

Mai 2016

 

Espoir

Ce poème est né d’une idée : la civilisation occidentale est à bout de souffle, au « fond de la nuit ».
L’Afrique, avec son passé et sa jeunesse, est une source d’espoir pour l’avenir.
 
Du fond de la nuit où nous sommes
j'entends monter dans la savane
le chant d'espoir des hommes qui
célèbrent la saison nouvelle.
 
Dans la nuit profonde j'entends
vibrer les djembés endiablés
et les femmes fières dansent
lianes ondulantes
aux pieds nus.
 
Et quand enfin le jour se lève
- à l'heure où les  grands rêves 
s'accomplissent -
les jeunes gens s'éloignent
de la ville crépusculaire.
 
Ils partent vers les rives
du fleuve nourricier
et suivent inlassables

le chemin des ancêtres.

 

28 mars 2017

 

 

Nuits d’été

 

Souviens-toi nous partions

vers des lieux inconnus

où la lune fugace

jouait avec les lacs

 

Nous écoutions le cœur

de la montagne battre

au rythme de nos pas

 

Et la nuit

des parfums enivrants

enveloppaient nos corps

qui se fondaient

légers

comme en apesanteur

 

Puis le soleil à l’aube

réveillait la Nature

et nos rêves enfouis

 

( 7Juillet 2017)

 

 

PIERRES

 

Et les pierres sont mortes

d'avoir perdu leurs liens.

 

                            *

Les voici, tas informe encombrant le chemin,

ruines d'un vieux moulin ou d'un antique gîte,

vestiges d'un passé tué par le mépris.

 

                            *

Elles avaient pris vie sous les doigts du tailleur

qui tenait le ciseau, sous ceux de l'artisan

qui leur a donné sens.

 

                            *

Elles avaient connu les souffrances cachées, 

les instants de bonheur,

les rêves  des ancêtres.

 

Leurs histoires sont mortes         

elles aussi.

 

28 JUILLET 2017

 

 

 

 

 

s

où la lune fugace
jouait avec les lacs
 
Nous écoutions le cœur
de la montagne battre
au rythme de nos pas
 
Ets enivrants
enveloppaient nos corps
qui se fondaient
légers
com apesanteur
 
Puis le soleil à l’aube
réveillait la Terre
et
en– 14 août 2016)
 

 


                                  Les chemins délaissés

 

 

Copyright GFG27L Bernard-Jean Caron